Monsieur le Président de la République française,


Monsieur l’Ambassadeur de France en Belgique,

Vous n’ignorez pas qu’au Cameroun, pays voisin du Tchad, se déroule un énorme drame humain et politique. Depuis plusieurs jours, des centaines de Camerounais ont perdu la vie pour avoir manifesté contre des conditions de vie de plus en plus insupportables et contre la révision annoncée de l’article 6.2 de la constitution du Cameroun, censée permettre à M. Paul Biya, l’homme fort de ce pays, de se représenter une nouvelle fois à la présidence de la république au delà de son deuxième et dernier mandat constitutionnel, qui se termine en 2011. 

Vous savez pourtant que M. Paul Biya, 75 ans, est au pouvoir depuis 26 ans (1982), et s’est fait constamment « réélire » grâce à des parodies d’élections que seule la diplomatie et les intérêts économiques poussent les corps diplomatiques à Yaoundé à prendre en considération.

De plus, son régime est l’un des plus sournoisement féroces contre les droits humains. 

Le mercredi 27 février, l’ignominie de ce régime s’est encore démontrée avec une cruauté machiavélique : après avoir laissé environ 600 jeunes s’engager sur le pont du Wouri, le principal pont de Douala, la capitale économique du Cameroun, les forces de police ont attendu que ces jeunes soient en plein milieu du pont pour les coincer traîtreusement, balançant des deux extrémités du pont des gaz lacrymogènes, utilisant des canon à eau, des tirs à balles réelles. Dans la panique, beaucoup de sont jetés à l’eau. Le bilan de ce drame n’est pas encore connu, mais il démontre la violence et la perfidie du régime. Jusqu’aujourd’hui encore, des corps continuent d’être repêchés dans le fleuve Wouri. 

Dans la même soirée, le très peu bavard président camerounais s’est adressé à la Nation pour intimider les manifestants, annonçant que « tous les moyens seront utilisés pour que force reste à la loi ».

Présentant les « jeunes » comme de petits enfants qui se font « manipuler », alors que ces jeunes en moyenne âgés de 25 ans ont une idée claire de leur propre avenir, il a déploré « le risque [que l’on fait courir à ces jeunes] en les exposant à des affrontements avec les forces de l’ordre », comme si d’office, descendre pacifiquement dans la rue pour exprimer une opinion politique ne peut entraîner que des morts, dont lui-même a reconnu que le bilan en serait lourd.


Son discours est une provocation pour la majorité du peuple qui ne désire que son départ, et un blanc-seing aux forces de l’ordre pour qu’elles abusent de leur puissance. Des précédents ont déjà eu lieu, notamment avec le commandement opérationnel, sorte de commando anti-criminalité qui s’était vite transformé en unités de racket et d’exécutions sommaires, qu’il avait été obligé de dissoudre.


Depuis, le Cameroun est sous Etat d’urgence de fait : les patrouilles de police, de gendarmerie et même de militaires en chars, ont eu lieu et ont encore lieu en pleine ville et à toute heure ;


les radios et les télévisions privées sont fermées manu militari lorsqu’elles informent sur ces contestations, des journalistes sont séquestrés ;

des enfants et des jeunes sont arbitrairement jugés, à la hâte et en masse, écopant de peines allant de 2 à 15 ans d’emprisonnement ferme pour avoir manifesté leur opinion politique, et pour casser extrajudiciairement le mouvement de révolte ;

les opposants politiques les plus fermes dans leur exigence de démocratie et de retrait du projet de révision de la constitution sont arrêtés et détenus sans motifs valables ;

etc.

Monsieur le Président de la République française,

Monsieur l’Ambassadeur de France en Belgique,

La situation au Cameroun aujourd’hui, comme dans d’autres pays francophones de la sous-région, est telle que la population camerounaise ne voit qu’une seule de ces trois solutions possibles:

1- soit elle fuit le pays en masse, vers l’Europe et notamment la France ;

2- soit elle arrive enfin à s’exprimer par de véritables élections démocratiques qui sans aucun doute se solderont par l’échec du régime en place ;

3- soit une partie de cette population décide de chasser le dictateur par la force et notamment par les armes, avec les incertitudes et les drames que ce type de solution peut comporter.

Nous ne vous cachons pas que la première et la troisième solution sont les seules que les Camerounais ont aujourd’hui le pouvoir et pour certains l’envie d’appliquer. Mais vous conviendrez avec nous que la meilleure des solutions, est pourtant la seconde.

Les exigences du peuple camerounais et principalement de sa diaspora vis-à-vis de la France sont donc claires et simples:

- Que la France dénonce sans ambiguïté les meurtres et assassinats de manifestants, les détentions abusives de journalistes et de jeunes, qui deviennent par la manière et les sanctions qu’ils ont écopées, des prisonniers politiques ;

- Que la France réponde positivement à la demande de la diaspora camerounaise et des forces politiques de l’intérieur de créer une commission d’enquête internationale sur les massacres de ces derniers jours et

- Que la France appelle clairement le régime de M. Biya à laisser la population s’exprimer comme dans tout Etat de droit ;

- Que la France oblige l’autocrate camerounais (car il en devient un) à renoncer à la révision de la constitution et notamment l’article 6.2 ;

- Que la France appelle le président Biya à renoncer au pouvoir et à laisser la classe politique camerounaise, qui est d’ailleurs déjà prête pour cela, à mettre en place un code électoral véritablement démocratique seul capable de pacifier, de réconcilier et de développer le Cameroun, et non « Elecam », l’autre structure peu démocratique que le premier ministre de M. Biya s’acharne à mettre en place actuellement pour donner le change, en saupoudrant des mesures destinées aux seuls fonctionnaires et naturellement aux militaires, oubliant la masse des autres travailleurs et le reste de la population.

Si M. Paul Biya refuse d’entendre son peuple, le tuant au passage, il ne refusera certainement pas d’entendre la France ni M. Sarkozy, parce que vis-à-vis de M. Biya, la France a les moyens de se faire entendre.

Nous savons que l’Afrique fait partie des intérêts que la France tient en priorité. Mais nous savons aussi le soutien que vous continuez d’apporter à des régimes très peu démocratiques tels que celui du Tchad, pour ne citer que celui-là. Or souvenez vous qu’au Tchad aussi, M. Deby avait modifié la constitution pour se maintenir au pouvoir, et que même dans son propre camp, l’exaspération a généré un des mouvements rebelles.

Nous avons la faiblesse de croire que la « France qui n’est pas responsable des dictateurs » selon vos propres paroles dans le fameux discours de Dakar, ne va donc pas se contredire en soutenant le dictateur qui sévit au Cameroun.

Nous avons la faiblesse de croire que l’inévitable exode de la jeunesse camerounaise, principalement vers l’Europe et vers la France, ne laissera votre gouvernement indifférent.

Nous avons la faiblesse de croire que vous n’allez pas attendre un bilan d’un millier de morts, ou qu’un ressortissant européen soit touché, pour vous exprimer sur cette situation.

Alors M. le président Sarkozy, nous vous écoutons, la diaspora camerounaise vous écoute.

Et nous attendons de vous entendre sur ces événements, sur les souhaits du peuple camerounais et de sa diaspora. Ou de ne pas vous entendre du tout, ce qui sera également une réponse très explicite.


Nos salutations distinguées.


 

Albert TETANG, Personnalité indépendante de la Diaspora camerounaise de Belgique


Moïse ESSOH, Secrétaire Exécutif du CODE